Il
n'est pas, ou il est peu, pour qui sait lire, d'écrivains solitaires,
c'est-à-dire sans racines ou fraternités littéraires. Ce
n'est pas
une question d'originalité : on ne copie pas ceux qu'on considère
comme des guides immatériels, des étoiles dans un ciel, des
compagnons silencieux.On leur doit ( on est parfois seul à le
savoir) un accent dans le style, ou plus simplement une manière
d'entrer dans la vie, de la traverser ou d'en sortir.
La force singulière que Léo Ferré a donnée à
ses poèmes,
leur rythme lié à une musique, leur style lié à
sa voix, ne l'empêchent pas
d'être un poète de tradition.
Encore
faut-il s'entendre sur la tradition. Ce n'est pas le hasard qui
nous fera rassembler Rutebeuf, Villon, Baudelaire, Apollinaire,
Rimbaud et Aragon.
A chacun de ces poètes, Léo Ferré a donné, par la
musique
et la voix, quelque chose de lui-même.
Et ce n'est pas non plus le hasard qui a mis André Breton
et Benjamin Péret sur son chemin.
.../...
Tout
le monde connaît maintenant - combien d'entre nous
grâce à Léo Ferré ? - l'admirable Complainte
Rutebeuf et la Griesche
d'Yver
que notre poète chante sous le titre : Pauvre
Rutebeuf.
Il reprend ces vers qui ont traversé près de sept siècles
et qu'il aurait
pu écrire lui-même, tellement ils correspondent à sa sensibilité
:
Que
sont mes amis devenus
Que j'avais de si près tenus
Et tant aimés ?
Ils
ont été trop clairsemés
Je crois le vent les a ôtés,
L'amour est morte.
Ce
sont amis que vent emporte
Et il ventait devant ma porte
Les emporta.
.../...
Il
est plusieurs façons de traiter les poètes morts.On
peut les farder,les arranger -
dans
le sens que l'argot donne à ce verbe -les couper,leur faire dire des
mots qui ne sont
jamais sortis de leur bouche ou de leur plume. Pour ce travail, les faux-témoins
abondent, et pas seulement dans le domaine de la poésie...
On peut aussi étudier de près, de très près, une
vie et une oeuvre, en allant des brouillons
aux comptes de blanchisseuse, des domiciles aux maîtresses, des amis aux
ennemis, etc...
Cette dernière activité, nécessaire et raisonnable, sert
finalement les poètes.
Mais pour combien d'entre eux faudrait-t-il aussi ressusciter la voix ?
Elle est enfermée dans des textes qui ont eu à leur naissance
et en
leur temps un accent, une résonance, une chaleur alors inoubliable et
pourtant oubliée.
Les plus honnêtes recherches ne nous font pas entendre cette voix.
Ce que Léo Ferré a fait hier pour Rutebeuf, et qu'il va faire
pour Villon,
c'est une résurrection.
Les
amateurs de poésie ont Rutebeuf et Villon dans la mémoire, depuis
longtemps.
Mais, grâce à Léo Ferré, des hommes pour qui la poésie
est une chose lontaine
et généralement ennuyeuse, qui correspond à l'école
et à la jeunesse,
vont porter en eux la chanson désolée du pauvre Rutebeuf et bientôt
la ballade des pendus ou tel autre cri venu du Testament.
On ne lira peut-être pas davantage Rutebeuf ou Villon dans le texte,
mais on les chantera, on les connaîtra, on les aimera.
Ainsi les
poètes ont-ils une manière de se suivre et de se donner la main,
hors du temps : les vivants font comprendre les morts.
Si les mots
employés ont des orthographes différentes, la musique du coeur
et de l'esprit se répond, à des siècles de distance.
Ainsi Apollinaire
écrivant :
Les jours s'en vont je demeure
reprend
un vers de Villon
S'en est allé je demeure
Mais ce
ne sont pas seulement des rappels de ce genre - la mémoire
involontaire peut à la rigueur les commander - qui témoignent
de la fraternité des poètes.
Troubadours et trouvères des siècles passés, poètes
lyriques du XVIe siècle
voués à l'Amour absolu ou désespérés du XIXe
ont parlé des saisons,
des joies et des peines d'amour, de l'attente du bonheur et de son regret,
de leurs extases secrètes dans la vie brève, des guerres et des
souffrances de
leur temps. Beaucoup sont aujourd'hui enfermés dans des livres avec,
pour
certains, des mots anciens, d'une autre forme que les nôtres, des mots
étranges qui nous dérobent le visage de ceux qui les choisirent.
Réveiller
ces frères endormis et leur donner de nouveau la vie,
c'est être poète, c'est contribuer à donner à la
poésie sa vraie place
dans la vie des hommes.
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