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Extraits de la préface de Charles Estienne
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"Quel est ce chanteur de chansons qui se permet de tutoyer Villon
en public ; qui signale aux poètes édités depuis Rimbaud
- et quelques-uns sont de taille, s'ils n'écrivent pas en vers - qu'il
y a aussi "le vers français" ; que l'image -dite poétique-
la plus audacieuse et la plus nue, qu'elle soit paillette de l'âge d'or
ou reflet d'une solitude absolue, est faite pour éclater dans l'espace
réel, caresser la peau d'une femme ou brûler le nez d'une canaille
; que ceci qu'on écrit et édite - le poème- est animé
d'un sens moral qui proteste de ne pas être social, de ne pas revendiquer,
attaquer, affirmer par la voix même, la voix physique du poète,
homme physique et moral parmi les autres ; donc que la poésie ne s'imprime
pas seulement, mais... bref quel est ce monsieur, voix et chansons sur disques,
qui se fout d'être un chansonnier et prétend être un poète
? C'est Léo Ferré, qui à défaut de plaire désormais
aux chansonniers syndiqués, aux spécialistes qualifiés
et aux intellectuels en mal de Lamartine, se fait .../...
Et des années après revient comme un écho, ou un choc en retour, le même phénomène de dédouanement, mais inverse : Baudelaire mis en musique et chanté par Léo Ferré. Dédouanement qui doit être pris au pied de la lettre, puisque l' "interprétation", si on peut dire, de Léo Ferré, a permis qu'on entende, par le truchement du disque, une voix physique et morale qui est comme celle même de Baudelaire. le disque a été généralement ignoré des spécialistes - pas du public. Belle revanche pour le poète des "Fleurs du Mal" en 1957, l'année de son centenaire. Mais les spécialistes de l'édition musicale imprimée, boudent encore, ou ignorent. Rappelons ce mot de Debussy sur son éditeur, après le succès de Pelléas : " Durand est terrible, il me réclame toujours de la copie ...". La maison Durand existe toujours place de la Madeleine. .../... On peut déjà naître poète de la musique, comme
Schumann ou Debussy, ou Bartok - poète, c'est-à-dire attentif
à n'admettre aucune structure qui n'ait un sens, qui ne s'ouvre sur
un monde comme sur sa fleur nécessaire, si elle en reste la racine
suffisante - on peut déjà être ce poète, et absurdement
ne pas s'en contenter, et à la faveur du nécessaire hasard de
la vie, faire accoucher la musique, la musique primordiale, de ce sens dont
elle est grosse, qui bouge en elle, et enfin le lui faire dire en clair. Et
bien entendu, ce langage en clair est un clair-obscur parfois aveuglant -
c'est ce que les auditeurs philistins de Léo Ferré nomment son
"galimatias", il est évident que le public bourgeois n'aime
pas se sentir cinglé avant d'avoir bien compris. Mais enfin, on est
en poésie, et la guerre propre du poète consiste précisement
à édifier cette "coupole dans la brume" dont parlait
un jour René Char, quitte à écarter la brume chaque fois
que ça lui chante, pour désigner l'inadmissible et appeler un
chat un chat.
Mais parlons technique ; parlons du vers de Léo Ferré. Ni vers classique, ni vers libre, il est évident que Mallarmé ne pourrait que répéter à son sujet : décidemment "on a touché au vers ". C'est que l'on n'est plus prisonnier d'une forme comme on l'était au temps de Malherbe et Charles d'Orléans ; on s'en sert, c'est tout. La rime n'est plus " ce bijou d'un sou " à la Banville, elle n'est jamais cette triste rime riche à la mode parnassienne, elle joue seulement son rôle vocal d'écho, elle est tout juste ce qu'elle a à être pour cela - voyez " la Chanson triste " ou " l'Eté s'en fout " - on sent que sa justification organique très simple est l'assonance : la zizique Le balancement des rimes masculines est totalement irrégulier,
non systématique ; enfin il y a l'élision qui est d'usage non
pas seulement parce que c'est d'usage et de commodité dans " la
chanson moderne ", De toute façon c'est plus Rutebeuf et Villon que Charles
d'Orléans, plus " le Poète Contumace " et " Gens
de Mer " de Corbière, que " les Pauvres gens " et "
Oceano nox " Bien entendu je ne parle pas d'influences mais d'apparentements,
de cousinages moraux et mentaux. Part faite, dans la poésie de Léo
Ferré, à la technique presque virtuose, parfois, qui soutient,
accompagne la floraison baroque des images, leur coulée automatique
; part faite, aussi, à ce jeu du populaire et du savant qui s'exprime,
entre autres, par cocasserie phonétique la plus " nature "
, il y a dans la voix noire et âpre, brusquement éclairée
de syncopes étrangements tendres, qui est la voix même de cette
poésie, un écho de cette voix du grand Moyen Age noir qui disait,
au nez des Puissants et en haine d'eux, et en amour des Petits, les "
Dicts du monde " et les " Moralités ". .../... Et puis, il y a la musique. La musique, pour Léo Ferré,
ce n'est pas seulement la scansion du propos et son enrichissement, la robe
d'apparat ou de misère qui habille le fait ou le dénude, le
tapis harmonique où le poème s'avance à son pas, son
pas fixé par le musicien, c'est aussi, c'est d'abord un besoin sensuel
et spirituel, la résolution de toutes sortes de problèmes, d'obscurités,
dans la plénitude harmonique. L'on a plaisir, joie ou peine, et l'on
fait des mélodies que l'on ne chante que pour se plaire à nouveau,
ou se plaindre - se " complaindre ".
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