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Seul au milieu de ses
musiciens, avec ses poings qui martèlent la musique, tandis
que sa bouche sussure
les textes ou les éructe
: Ludwig, réponds.... t'es sourdingue, ma parole, leur ayant imposé son rythme et
son interprétation,
il domine la salle et triomphe, à Genève, à
Bruxelles et au Palais des Congrès de Paris, avec
les spectateurs debout
et les ovations.
"A genève, je dirigeais avec les
partitions sous les yeux et c'était une servitude pour moi, comme c'en
est une pour le public. La Suisse m'a permis de savoir que je pouvais diriger
un orchestre ; c'est en Belgique, en oubliant volontairement les partitions
lors de la dernière répétition, que j'ai décidé
de tout diriger "par coeur". Et, contrairement à ce qu'on pourrait
penser, c'est beaucoup plus facile.
Un grand chef d'orchestre,
Dimitri Mitropoulos, aujourd'hui décédé (il
avait précédé Leonard Bernstein à
la tête de l'Orchestre philharmonique de New-York), répétait
par coeur. Quand on lui avait demandé pourquoi, il avait
répondu : "Parce que c'est plus facile" ; et
c'est vrai!
Bien sûr, il n'est pas facile de tout
apprendre mais, quand c'est fait, pour moi qui dois également
chanter, c'est une libération considérable."
La musique est entrée
totalement dans la vie de cet homme qui ne pensait qu'à
elle, et c'est sans doute sa plus grande sincérité.
C'est aussi son plus grand bonheur car Ferré est heureux
- et ça se voit.
Un
orchestre comme une toile
Et je suis l'araignée
Géomètre et superbe
Aux répétitions,
pendant cette mise au jour progressive ou fulgurante d'une phrase
musicale, l'orchestre reonnaissait qu'il y avait du génie
dans ce chef qu'il n'attendait pas. Et, face à la salle,
ses musiciens placés, eux, de trois quarts dos au public,
il imprime aux archets le crescendo des Amants tristes juste avant le cri, il imprime aux cuivres le rythme jazzifiant
du Concerto de Ravel.
Le travail de répétition
n'est pas racontable, mais quelques bandes enregistrées
font entendre la voix de Léo détaillant la partition
de mémoire, et c'est étonnant de beauté et
d'intelligence. De complicité aussi quand, un bruit extérieur
de marteau venant à troubler leur travail, il remarque
:
"Au concert, il arrive qu'on n'entende
pas voler une mouche. Parce que les mouches écoutent ! Mais les mouches
bipèdes..."
ou quand, à un autre
moment, il explique aux musiciens :
"Il faut jouer ce qui n'est pas écrit,
il faut le deviner, me deviner ...Et puis me regarder parce que, souvent, je
change !"
Ferré dirige et chante. Décalage
obligatoire - gênant seulement pour les amateurs de variétés
- entre ses mains qui s'adressent à l'orchestre et les mots qui sortent
de sa bouche. La performance réussie par lui de cette séparation
entre le texte pour un instrument (lui-même) et la musique écrite
pour quelque cent quarante musiciens et choristes, les critiques ne l'ont généralement
pas vue. Pas plus qu'ils n'ont perçu le bonheur qui se communique aux
spectateurs. Pas plus, sans doute, qu'ils n'ont écouté la musique
inscrite désormais sur un disque sans voix humaine : Ferré
muet dirige Ravel et Léo Ferré. Ils se sont indignés
que Ferré pût inclure Coriolan de Beethoven dans sa propre Préface et juxtaposer ses textes et
le Concerto de Ravel ...Combien d'entre eux, cependant, sauraient lire
la partition de Love ou
de Requiem ?
.../...
Mais au-delà de la critique,
il y a l'enthousiasme de quatre mille spectateurs debout, le soir
même de la Générale.
Alors, Léo Ferré chef d'orchestre
? Déconcertant sans doute, mais fascinant - en dehors même de la
performance. Le Mal-Aimé n'a jamais eu autant de force et de beauté que le 12 novembre 1975 au
Palais des Congrès. Et, lorsqu'on revoit le spectacle, on s'enchante
de nouveau devant l'unification des musiques Toute la Musique. De Beethoven
et Ravel à la chanson. On lui a reproché la prétention
de ce titre) mais, tout classer, répond-il, on perd la créativité,
on perd la Musique. Cette musique, elle sort plus que jamais des "tripes"
de Léo Ferré, et c'est cela qui est beau et émouvant comme
le faisait remarquer Claude Fléouter dans Le Monde.
.../...
 
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