ARGENTINE-RIVIERA extrait du livre "LEO FERRE, UN ARTISTE VIT TOUJOURS DEMAIN" de Jocelyne Sauvard |
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| Ta tête, ton geste, ton air Sont beaux comme un beau paysage CHARLES BAUDELAIRE |
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"Une chanson, qu’est ce que c’est ? Ses images si chargées de sexe et d’ombre qu’il vous faut les mettre en eau, en onde, en oratorio : Voie lactée ô soeur lumineuse Des paroles si musicales que la musique en coule comme de celles d’Aragon ? Il existe près des écluses Et si elle ne vient pas à mes doigts, la musique, je passe à un autre poème parce que celles qui viennent immédiatement ont une chose en plus. Et cette chose reste gravée aussi bien dans un cerveau de trois ans que dans un cerveau de trente, ou celui de ton chien. Je prends mon cahier et si ça vient, je burine. Après je jette. Ou pas. Et même pas du tout. Je garde les ratures, les bouts de papier. Si je les perds, je finis toujours par les retrouver sous mon front. D’autres passages que ma main a trouvés et transcrits sont oubliés par ma tête. Et quand mes yeux les découvrent, un jour, il y a toujours une oreille, un bout de cerveau qui dit Quand je me mets au piano et que mes doigts courent, je suis seul à faire le choix, éjecter ou pas. Seul, à ne pas montrer. (Montrer, ce sera plus tard. Je fais écouter la pièce à Caussimon : s’il pleure, c’est bien.) Cette chose-là ne peut se partager. Exige une solitude totale. Laquelle solitude n’est pas chagrine, mais heureuse. C’est l’empêcher qui rend malheureux. Aigre. Spleeneux. Méchant. Je suis souvent empêché. Depuis tout petit. Le piano était destiné à Lulu, pas à moi. (« Le piano c’est un agrément pour les filles. ») Tout le temps, j’ai rêvé d’une chambre sous les combles. Une cellule loin et près de la maison. Nous sommes des hommes au foyer, les artistes. Picasso, qu’est-ce qu’il fait ? Il ne sort pas de chez lui, mais Picasso a un immense atelier où nul n’ose frapper. D’autres ont une chambre en ville dans laquelle ils se rendent comme au bureau à heure fixe. Moi l’écriture, c’est tout le temps.
La nuit s’étend, l’odeur du Bois submerge celle des voitures raréfiées, il est quatre heures. On se met au travail. Arkel se couche au pied du piano et mes mains jouent les rimes du cahier, couché sur mes genoux. Je n’ose pas encore lâcher la musique seule, je lui mets des paroles. Il ronfle, bercé chaudement, le Arkel : c’est bon. S’il se gratte, il faudra peut-être revoir le rythme, la fluidité, l’arrangement.
J’habitais avec des hommes dans cette province de Maillot, et je faisais des choses d’homme. Espérer, attendre, aimer une femme. Chanter, aller au music-hall pour
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