Propos tenus par Jean-Paul Dessy, |
VOYANT PAR L'OREILLE![]() |
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"Musicien parmi les musiciens, au centuple de tous ses talents, il est à la fois l’inventeur de ses mélodies, l’arrangeur, l’orchestrateur, le chef d’orchestre, l’interprète au piano, alors si ça c’est pas un grand musicien, je ne sais pas où on en voit beaucoup d’autres. Il est musicien aussi au sens très strict de quelqu’un qui établit des partitions magnifiques qui sont établies de façon très respectables même du point de vue doctrinal même si une de ses grandes blessures, je crois, biographiques, c’est d’avoir essuyé, de la part de l’establishment musical, sérieux, savant de l’époque, des refus ,de ne pas avoir été reçu comme compositeur. Imaginez qu’un homme comme Ferré qui est poète parmi les plus grands, qui est à la fois à l’intersection de Villon, de Mallarmé et d’un chansonnier comme Bruant , puisse à la fois être à l’intersection de la java et de Mozart, c’est trop, évidemment, c’est beaucoup trop pour un seul homme. C’est très bien d’avoir la technicité qui fait qu’on réalise une partition mais ce n’est rien si l’on n’a pas un espèce de geyser intérieur, une espèce de force folle qu’il faut animer pour qu’une musique existe vraiment et lui, il était animé par ça, donc propagateur d’âme, d’animation, de folie intérieure, tout ce qui faut pour que la musique existe. Quand on écoute formellement maintenant, avec la distance, ses interprétations de Beethoven, de Ravel, par rapport aux critères de l’époque, par rapport aussi au niveau des orchestres qui ont servi sa musique, il n’y a vraiment pas à pâlir, je trouve que ça tient la route, ce sont vraiment des interprétations qui sont animées, qui ont une visée, qui ont une cohérence, qui s’articulent très bien et elles sont lyriques, elles sont fortes, elles sont à la mesure de sa voix. Où il est vraiment culotté, c’est quand il a la force, moi je le vois comme ça en tout cas, de quitter les rives de la chanson, du modèle de texte de chanson, du modèle de musique de chanson, pour aller se jeter dans une exploration d’une terre inconnue à l’époque et encore très très peu pratiquée pour le moment qui est de faire des espèces de symphonies avec paroles ; des mots pour eux-mêmes qui font un rythme, ça c’est vrai que Ferré a eu la prescience de ça très très tôt, donc il y a à la fois une espèce d’invective rythmique beaucoup dans sa parole mais il y a aussi cette petite mélodie presque pas perceptible mais qui fait chanter mélodiquement les mots quand il parle et qui renvoie aussi là à une tradition très ancienne. C’est que tous les textes sacrés dans les mondes anciens religieux étaient comme ça , psalmodiés, avaient une espèce de : on quitte la parole pour entrer dans quelque chose qui porte la parole avec une profondeur sacrée et il y a tout ça en même temps, il y a une espèce de harangue, il y a la violence et il y a le sacré. C’est l’assomption de quelque chose et
ça ne ment pas parce que je crois que quiconque à l’écoute
de Ferré fait un court-circuit entre le cœur , l’oreille
et la raison est en face d’une œuvre majuscule, majeur de cette
fin de siècle et pas seulement en langue française, je crois.
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